Longtemps je me suis couché tard, très tard

Tous les mercredis, Yves Carchon, écrivain, nous ouvre son univers littéraire, en nous offrant le plaisir de la lecture d'une nouvelle ou d'une micro-fiction.

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Le Vieux

Longtemps je me suis couché tard, très tard, à l’heure où l’aube déploie ses fastes effrangés sur un ciel dégagé, libéré de la nuit ; où, à marée montante, on peut toucher presque du doigt les goélands surpris par le soleil, sortant des draps froissés d’une amoureuse pantomime.

Et j’entendais les cris de mouettes qui m’avaient repéré, le ronronnement d’un moteur de bateau qui cabotait pas loin. Longeant la plage, je cheminais en tenant mes sandales à la main.

Le sable était humide et froid sous mes plantes de pied, j’y avançais en vacillant, encore saoul de ma nuit, sachant que je retrouverai bientôt Nora sur la terrasse qui surplombait la mer, pinceaux en main et déjà au travail.

Elle bâillerait probablement en me voyant avec mon air miteux.

« Je t’ai fait du café », dirait-elle. « As-tu besoin de la bagnole ? » — Ben, non, pourquoi ? « Pour rien. »

Bon sang, me répétais-je, toujours les mêmes dialogues qui me faisaient souvent penser que nous étions, Nora et moi, deux tristes acteurs de la Warner. Oui, je pensais parfois que nous jouions tous deux un drôle de drame. Il y avait nos répliques, nos mimiques, je ne sais quoi de cabotin dans notre vie…

Il y avait plus encore.

Nora, quand elle sortait sur la terrasse, figeait sa tête vers la mer, la contemplant dans un travelling ébouriffant.

Moi je sortais une cigarette et l’allumais à la Bogart.

Nora me jetait un sale œil. « Tu pourrais te doucher, tu crois pas ! »

Je filais sous la douche et revenais, coiffé de frais, dans un peignoir de luxe, offert par Nora en personne.

« Voilà qui te va mieux ! »

Son café avalé, Nora filait, moulée dans une robe qu’aurait pu porter Kim Novak. Elle me posait un baiser sur le front.

« Tu touches pas à ma toile ? » — Promis.

Je tentais bien de l’attraper mais hop, elle était déjà loin. « A ce soir », criait-elle.

Resté seul, je regardais la mer, sachant que je n’étais et ne serai jamais le Vieux, le pêcheur d’Hemingway, et que jamais l’ardent soleil de mer ne brûlerait mes yeux.

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Une micro-fiction signée Yves Carchon, écrivain, auteur de

Et de son dernier polar : Deborah Worse

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R
une vie a se croiser alors...
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B
oui...
J
Je retrouve avec un grand plaisir la nouvelle d'Yves Carchon.
Délicieusement poétique , merci
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B
Merci pour lui
T
Que de mélancolie !
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B
oui...
M
Toujours cette atmosphère étrange...
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B
Yves sait nous plonger dans l'étrange