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    Accueil » Lundi bleu, jour noir… cinquième et dernière partie

    Lundi bleu, jour noir… cinquième et dernière partie

    BernieBy Bernie6 juin 2020Updated:18 octobre 2023 Nouvelles & Recueils 4 commentaires7 Mins Read
    Eco
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    Lundi bleu, jour noir…

    Vendredi :

    Clarisse s’observe sans concession : le miroir renvoie l’image d’une femme qu’elle n’aime pas, une femme qui ressemble à sa mère… Sa mère qui avait deviné que ce qu’il se passait, sa mère qui la pressait de rompre : « qu’est-ce qu’il peut bien t’apporter à part gâcher ta vie ? », et puis elle ajoutait en haussant les épaules : « franchement, je ne vois pas ! », avant d’assener phrase finale : « tu devrais l’envoyer promener ! »

    Oui, « l’envoyer promener… ». Clarisse y avait songé plusieurs fois, mais même un chien se promène rarement seul, et on ne sait parfois pas, qui du maître ou du chien, tient la laisse.

    « L’envoyer promener… », comme si c’était facile !

    rainfolk pause-cafe-ambiance

    SEMAINE  7

    Lundi :

    Depuis hier, les cafés ont rouvert.

    Ils se sont donné rendez-vous au « Bar de l’ange vert », dans son quartier. Il a pris le métro pour s’y rendre.

     

    Ils sont face à face, à présent : les yeux de Clarisse ne lâchent pas les siens, tant il ressemble à son père. Oui, c’est Georges au même âge, enfin pas tout à fait, mais presque…

    Tout s’embrouille dans sa tête, elle a l’impression de remonter le temps, mais non, ce n’est pas Georges, c’est elle qui a vieilli, et lui… enfin, presque lui, ce sont ses gènes !

    Elle avale une gorgée de liquide vert et frais. L’odeur de menthe envahit son nez, pique son palais. Elle boit encore un peu, pense qu’à un fil, Teddy aurait pu être son fils… alors elle plonge à nouveau dans la menthe glacée au goût d’alcool, commande un autre verre. Et puis, d’une voix timide, finit par demander :

    • Vous avez… la lettre ?

    Il ne répond pas tout de suite, alors elle répète :

    • La lettre dont vous m’avez parlé… la lettre de votre père… de Georges ?

    Teddy semble gêné, tout à coup. Sa masse imposante se tortille légèrement sur la banquette du café, un rayon de soleil oblique dessine un trait étrange sur sa joue rose. D’ailleurs, tout est étrange aujourd’hui : sortir boire un verre de menthe au rhum blanc, après être restée confinée durant de longues semaines… ce soleil presque violent qui frappe la terrasse du bar où les tables sont alignées « en respectant les distances de sécurité »…

    Et puis, Teddy, qui ressemble à Georges comme deux gouttes d’eau, en plus grand, plus massif. Il a quelque chose d’américain qui rappelle les Appalaches, les grands lacs et les étendues sauvages…

    Clarisse n’ose pas répéter sa question pour la troisième fois, elle attend qu’il se mette à parler, qu’il lui explique pourquoi il ne lui donne pas la lettre, ou alors qu’il lui dise au moins ce qu’elle contient !

    Il ouvre enfin la bouche, elle se raidit :

    • Je suis désolé, Clarisse…

     

    Elle se demande de quoi, désolé de quoi ? Teddy lui a annoncé la mort de son père, alors de quoi peut-il être désolé ? « Qu’est-ce qui peut être pire que ça ? » se demande-t-elle, en remontant son masque blanc sur son visage.

    Ils ne ressemblent à rien, avec ces masques inutiles puisqu’ils ne cessent de les monter et de les baisser pour manger ou boire. Elle tend sa main vers l’assiette de cacahuètes, en pioche une poignée, se demande quelle hygiène peut bien s’appliquer là ? Quel « geste-barrière » pour ne pas avaler les microbes et peut-être les virus qui traînent sur les petits fruits beiges salés, décortiqués ? Elle repose avec colère la poignée de cacahuètes et demande en criant :

    • Vous êtes désolé de quoi, Teddy ?

    Elle voudrait se lever, le gifler ou le sommer de parler. Parce que ça fait des années qu’elle attend : un signe de vie, une carte postale, un mail, un appel, le son de sa voix…

    Oui, ça fait des années que Clarisse attend Georges. Alors elle se dit que si quelqu’un a le droit d’être désolé, c’est elle. Pas son fils. Ni sa mère, ni qui que ce soit d’autre.

     

     

    21 heures :

    Clarisse ne décolère pas. « Déconfinée ». C’est le mot qui s’impose à elle, le mot qui convient. Ce n’est pas seulement la France qui sort du confinement, mais elle aussi : sa colère sort du confinement.

    Debout dans la pénombre du salon, elle revoit la scène qui s’est déroulée cet après-midi, après que Teddy a ajouté :

    • Je n’ai aucune lettre à vous remettre, Clarisse… je voulais simplement savoir de quoi vous aviez l’air…

    Elle se revoit bondir :

    • Comment ça, « de quoi j’ai l’air » ?

    Et Teddy de répondre à voix basse, avec son accent américain :

    • Juste savoir quel visage vous aviez… vous étiez la maîtresse de mon père, non… ?

    Ce mot, comme une gifle : « maîtresse ». Pas une maîtresse d’école, non, bien sûr que non ! Le même mot que sa mère employait quand elle disait : « tu n’en as pas assez d’être sa maîtresse, Clarisse ? »

     

    Au moment où elle s’est levée, elle aurait pu jurer que Teddy tremblait. Elle s’est penchée vers lui, presque menaçante :

    • Voilà, vous voyez à quoi je ressemble !

    Et juste avant de partir, le doigt pointé vers lui :

    • Ne cherchez plus jamais à me revoir, vous m’entendez ?

     

    21h 15 :

    Clarisse ouvre une bouteille de rhum blanc, ajoute un trait de menthe, du sucre et deux glaçons, avale le verre en deux gorgées. Et murmure : « à quoi je ressemble… ? » En un rire triste, elle dit encore : « à rien ! »

    De rage, elle jette le verre qui se fracasse sur le carrelage, le sucre colle au verre brisé.

     

     

    21h 30 :

    Penchée au-dessus du verre brisé, Clarisse ramasse les morceaux, les pose dans un sac qu’elle jettera dans la poubelle, tout à l’heure. Une goutte de sueur glisse sur son front, de l’eau tiède et salée. L’air est moite et chaud, en ce début d’été. La sueur se mêle aux larmes.

     

    21h 45 :

    L’eau fraîche coule sur sa peau nue, le bruit de l’eau la réconforte, une cascade familière.

    En se séchant, Clarisse repense à cette émission télévisée montrant des couples qui s’étaient formés « sur le tard » grâce à un site de rencontres en ligne. « Comme quoi, tout peut arriver, il suffit d’y croire ! » avait claironné l’animateur.

    Elle se dit que l’animateur maigrichon a peut-être raison. Et si elle tentait sa chance, à son tour ?

    En se couchant, cette phrase tourne dans sa tête : « Cent pour cent des gagnants ont tenté le jeu, il n’est peut-être pas trop tard ! »

    Alors cette nuit, les rêves de Clarisse sont bleus, avec des lumières allumées un peu partout comme autant d’étoiles brillantes.

    Demain sera un jour multicolore, parce qu’elle le veut, Clarisse, de toutes ses forces. Et « parce qu’il n’est peut-être pas trop tard »…

    rainfolk solange-schneider-pseudo-zalma

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    Bernard Arini, alias Bernie, est chroniqueur littéraire et rédacteur web passionné de lecture depuis plus d'une décennie. Fondateur du blog Rainfolk's Diaries en avril 2015, il explore chaque semaine romans, polars, fantasy, poésie et bandes dessinées pour aider les lecteurs à trouver leur prochaine lecture coup de cœur. Ses chroniques privilégient l'enthousiasme sincère et la précision éditoriale plutôt que la critique systématique.

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    4 commentaires

    1. biker06 on 6 juin 2020 7h04

      C’est le bar de Dominique Rocheteau…..

      Reply
      • Bernie on 6 juin 2020 18h43

        L’ange Vert

        Reply
    2. trublion on 6 juin 2020 7h58

      quand un passé raté revient, il est difficile de l’assumer

      Reply
      • Bernie on 6 juin 2020 18h43

        ah le passé…

        Reply
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